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Face au traumatisme

 

 

Le traumatisme est un point conflictuel de l’histoire de la psychanalyse, objet d’une controverse entre Freud et Ferenczi. Le second entend reconnaître l’existence de celui-ci, reconnaître donc la personne comme victime d’un acte réel qu’elle a profondément enfoui, que personne autour ne voulait justement, reconnaître. J’écris ces lignes au moment où Adèle Haenel témoigne dans Médiapart de l’emprise du réalisateur Christophe Ruggia, d’agressions sexuelles sur une jeune femme mineure, du silence de plomb qu’ont maintenu autour d’elle des témoins, des parents, des proches. L’enjeu du débat qui nous anime dans les associations de cinéma est aujourd’hui celui-ci : reconnaître le réel et le traumatisme et cesser de fermer les yeux au nom d’une fantasmatique efficacité de l’art qui se tiendrait du côté d’une oppression donnée comme naturellement profitable à une création qui se tiendrait au dessus de la vie humaine.

 

Les raisons sont nombreuses à l’effacement de ce qui fait trauma. Et tout d’abord pour la victime elle-même. Quelque chose s’est produit d’irreprésentable, d’indicible : un crime qui atteignant le corps atteint la partie la plus incorporelle de la personne. S’en suit un enfouissement en deçà du refoulement, qui peut aller jusqu’au blackout, au deuil de soi-même. Une partie a survécu et porte la trace de quelque chose qui ne peut pas se nommer, se dire, se traduire.

 

Pour Winnicott il faut aussi s’interroger sur ce qui ne s’est pas produit. Qu’est-ce qui ne s’est pas produit de bon dans cette situation ? Il n’y a pas eu de soin, personne pour sauver en interrompant l’acte. Pire : l’agresseur est précisément la personne qui aurait dû porter secours. La perte de fiabilité, de confiance dans l’objet produit un désespoir, une insécurité profonde, des failles dans l’être-même, doublées d’une crainte d’un effondrement dans le futur. Si l’on pouvait se souvenir du traumatisme, se souviendrait-on de ce qui n’est pas advenu à la place ? Il y a une crainte de ce qui n’a pas été éprouvé, et d’un effondrement qui en fait, a déjà eu lieu.

 

Pour Ferenczi « Ce que vous ne voulez ni ressentir, ni savoir, ni vous rappeler, est encore pire que les symptômes dans lesquels vous vous réfugiez ». Il y a eu un choc, qui a anesthésié une partie de la personne. Pour y survivre, le psychisme a développé des stratégies, comme le dédoublement : une partie de la personne vit tandis que l’autre semble détruite, mais peut se réactiver si quelque chose rappelle le traumatisme. Le trauma se réveille, se répète. Le choc a produit un anéantissement de soi, de la capacité de résister. A la place, se mettent en place d’autres mécanismes pour survivre : le clivage, une fragmentation de la personnalité avec ou sans identification à l’agresseur, une insensibilité extrême doublée d’une intelligence qui pense l’autre mais se rend incapable de se penser soi. Il se crée comme un ange gardien secret dans la personne, constitué de fragments du psychisme disposant de toutes les forces physiques, mobilisées par l’instinct de conservation. L’aide extérieure qui fait défaut est remplacée par une part de soi qui se retire du reste de la vie psychique, faisant qu’un oubli radical peut ensuite se produire. Ou encore, le mécanisme de défense ultime est une sorte d’acceptation de l’inacceptable, qui poussera plus tard la personne à retrouver l’énergie particulière lui ayant permis de survivre, et donc à répéter le traumatisme, comme pour précéder la fatalité de sa reproduction plutôt que de la subir encore par surprise, sans contrôle possible de rien.

 

Il n’y a personne pour permettre de se représenter ce qui s’est passé. Nous sommes dans l’insensé : ce qui a eu lieu n’a pas eu lieu. La dénégation (de la part de l’agresseur, de l’entourage, de la société, de soi-même) conduit à l’absence de sens. Quelque chose est absent, qui pourtant se manifeste, dont la personne reste seule dépositaire, ce qui peut la conduire à un état de mort psychique par immobilité ou à un comportement d’autodestruction. Il s’agit de détruire ce qui survit à cet événement qui n’existe pas dans la conscience, qui ne survit qu’en soi puisque rien autour ne permet de l’élaborer.

 

Que faire face au traumatisme ?

 

D’abord le reconnaître. Si Adèle parvient à témoigner aujourd’hui, c’est quelle a survécu. Mieux : elle est devenue plus connue, plus respectée que son agresseur. Son entourage l’a écouté, ce qui lui a permis de repenser l’impensable, d’élaborer la réalité de ce qui était profondément dénié. Ça lui a pris plus de quinze ans. Une enquête journalistique fouillée a corroboré sa mémoire, et les acteurs institutionnels, pour certains les mêmes qui avaient fermé les yeux, reconnaissent aujourd’hui sa parole devenue politique, systémique. Elle peut se tenir debout et dire qu’elle a survécu et qu’elle s’est construite malgré ce qui a eu lieu, parce que ce qui a eu lieu n’est plus caché, sujet au doute, effacé de la mémoire collective des acteurs et témoins. Elle a pu prendre la parole et répondre aux questions des journalistes quand, découvrant que Ruggia allait refaire un film avec des adolescents, avec les mêmes prénoms pour les personnages, une force en elle s’est levée pour arrêter le cycle attendu d’une violence dont elle avait le souvenir.

 

Mais si la personne ne se souvient pas ? Si le traumatisme est si grave, si terrible qu’il ne peut être convoqué par la conscience ? Ferenczi s’acharnait à chercher comment faire rejaillir la mémoire des profondeurs, usant de tous les moyens possibles, bien au-delà ce qui serait aujourd’hui admissible. Il en a gardé que pour favoriser un changement, seul l’établissement d’une absolue confiance dans « la bonté et la compréhension de l’analyste » et une extrême patience sont dans tous les cas nécessaires.

 

La cadre est donc essentiel. Il doit être suffisamment bon face une personne qui n’a trouvé personne de suffisamment bon au moment du choc. Alors il pourra contenir un travail dans lequel la confiance dans l’accompagnant permettra petit à petit de retrouver la possibilité de l’estime de soi. Cela suppose de ne pas chercher le dévoilement, d’agir dans la clandestinité du « mine de rien », de ne pas chercher à sauver (c’est trop tard) mais d’accompagner la mise en forme des traces dans une quête de sens qui ne s’aperçoit pas qu’elle s’accomplit.

 

Dans le service où je travaille, à Tenon, le groupe a son importance. Il y a là des femmes qui ont ceci de commun d’avoir chacune quelque chose qui ne peut pas se dire. Elles vivent quelques temps là, dans cette hospitalisation sur mesure qui fait contenant le temps qu’il faut et elles viennent à l’atelier écouter leur propre corps porteur d’une blessure profonde, aux côtés des autres corps pareillement blessés. Ces corps tentent de se mouvoir, de se parler, de déposer quelque chose, parfois mis en mot. Elles parlent de retrouver l’estime d’elles-mêmes, de ne pas revivre ce qui se répète. Le reste demeure dans le silence, mais le geste, le souffle, la couleur sont habités de cette présence, contenue par le groupe, accompagnée par les thérapeutes qui n’agiront pas pour percer les limites que le cadre garantit.

 

L’art-thérapie agit par le corps, convoquant celui-ci au présent, intégrant les sensations et les émotions que le medium suscite, réveille, mobilise. Il n’est pas question de solliciter la mémoire du traumatisme, mais ce qui lui survit, ce qui en est encore chargé. Ce qui s’est mis en place pour lui survivre va s’agir dans la création, jusqu’à peu à peu former du sens, de la symbolisation. Non parce que l’irreprésentable va tout d’un coup se figurer, mais parce que ce qui ne peut se nommer, se mettre en mots, va se déposer en partie, par fragments, par traces, dans une formation détournée (comme dans le rêve), dans la fiction, dans l’informe qui cherche une forme pour s’achever. Ce n’est pas le souvenir qui est convoqué, mais l’imagination qui reformule avec ses moyens, sans brusquer les défenses, dans le détour. Ce qui s’était figé, peu à peu, pourra peut-être se remettre en mouvement, se métaboliser dans l’invention de quelque chose d’autre.