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Accompagner la symbolisation

 

 

« Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. » René Char

 

L’acte de création nous plonge dans un temps qui, proche de la dépersonnalisation, en appelle à l’inconscient, où l’organisation ordinaire du moi vacille dans un « saisissement créateur » (D. Anzieu).

 

Symboliser c’est mettre à jour une forme, plus ou moins archaïque ou élaborée, qui fait lien (avec l’intériorité de soi, avec l’autre, avec le monde), qui peut révéler une signification qui prend appui sur des référentiels plus ou moins préétablis ou partagés.

 

Fait symbole ce qui se rapporte à ce qui nous précède, ce «trésor déjà là de la culture » (S. Freud) : un patrimoine culturel transmis, une histoire personnelle ou commune, liée au développement culturel de la personne.

 

Pour J. Lacan, trois dimensions s’articulent dans trois registres : le réel, l’imaginaire et le symbolique.

 

Le réel, différent de la réalité qui contient une part d’interprétation (donc de symbolisation), c’est ce que nous avons à transformer et qui contient une part d’intransformable. Pour S. Freud, « notre mort propre est irreprésentable ». Le rapport au réel, donné comme tangibilité irréductible, peut enfermer dans un rapport inhibant à celui-ci, pensé comme étant « comme il est », immuable, sans possibilité d’agir.

 

L’imaginaire prend racine dans l’expérience du corps ressenti pour constituer une image de soi. C’est le « stade du miroir », quand l’enfant, en présence de la mère, se reconnaît dans le reflet du miroir. C’est un stade de développement aux prémices de la pensée, qui fait des liens et saisit le soi comme unité, reconnue par la mère (J. Piaget). Il existe un risque de s’enfermer dans l’imaginaire, comme croire que l’on est son image, dans une réduction aliénante. Pour S. Tisseron, l’image est source de symbolisation.

 

Le symbolique, c’est pour Lacan le registre du langage, qui structure et organise culturellement le rapport au réel. Le sujet utilise des mots pour dire la chose et les articule entre eux, à partir d’un code qui s’impose à lui. Le langage est un système pré-organisé de symbolisation, dont la structuration renvoie à l’être et à ses relations.

 

Ces trois registres sont intriqués dans la névrose, mais si l’un vient à manquer, c’est la psychose ou l’effondrement. Pour Lacan, les psychotiques n’ont pas accès au symbolique. C’est à dire que leur langage colle à leur imaginaire, sans le transformer en relation au réel. Le psychotique a ainsi son propre langage, au service du délire. Or ce qui est fondamental dans le symbolique, c’est la dimension de ce qui est commun.

 

Pour Piera Castoriadis Aulagnier, il existe un processus de symbolisation qui précède le langage, qui se constitue comme composition de symbolisations primaires. On peut constater dans nos ateliers ce processus, s’appuyant sur un langage du corps, ou sur le langage musical, non discursif. Faut-il aboutir au langage ? Sur ce point Jean-Marc Talpin diffère de Jean-Pierre Klein : pour lui, à la fin, il est judicieux de reprendre les processus traversés, (et les associations qu’ils ont suscités) et de les ramener au langage, faisant des liens (conscients), là où Jean-Pierre Klein assure que les liens peuvent se constituer et évoluer dans l’inconscient, sans être nécessairement verbalisés.

 

Nous passons du soma aux pulsions, des affects à leur représentation (d’affects conscients, nommables ou d’affects inconscients). Le ressenti, comme le toucher, mobilise du sensori-moteur, produit un affect qui peut ensuite être symbolisé. Si l’on se fonde sur S. Freud, en référence à la première topique, nous avons accès à la pulsion dans l’inconscient par la représentation de choses et dans le conscient et le préconscient dans la représentation de mots. Lacan insiste sur le langage, chargé d’affects, avec l’idée que la représentations de choses, sans sa figuration en mots, fait courir le risque d’un blocage dans l’imaginaire. Piera Aulagnier, qui questionne les formes archaïques de symbolisation, voit une limite chez Lacan à tout ramener au langage et prône avec D. Anzieu, G. Rosolato, J. Laplanche, G. Hang, A. Ciccone et M. Lhopital, un retour à la sensori-motricité.

 

Les premières symbolisations passent par l’autre. C’est d’abord les sensations hallucinées du sein, bientôt remplacées par le pouce puis par un objet externe transitionnel. La rencontre bouche-sein, vitale dans l’organisation psychique du bébé, produit une trace mnésique de l’expérience qui deviendra représentation, puis le bébé peut halluciner le sein quand il a envie de téter (c’est à dire vivre la satisfaction en l’absence de l’objet). En découle les principes de plaisir (introjecté) et de déplaisir (éjecté : cri, excréments etc). Ce fond originaire est toujours à l’oeuvre à l’âge adulte, transformé en processus de symbolisation primaires et secondaires. Les processus primaires concernent les fantasmes et représentations de choses (fondées sur des traces psychiques d’images, de sensations). Les processus secondaires concernent la mise en sens (par le langage) et peuvent formuler des hypothèses. En mettant en mots ce que le bébé vit de sensori-moteur, les parents produisent une « violence de l’interprétation » mais permettent l’élaboration par la constitution d’un langage commun. Cette violence est nécessaire car elle forme le cadre qui contraint et permet d’élaborer en établissant des limites (à minima celles du langage lui-même).

 

On retrouve ici les hypothèses formulées par W. Bion qui parle d’éléments béta qui traversent le bébé (éléments bruts non transformés provenant du déplaisir). Le bébé expulse ces éléments et soit :

- ça ne rencontre rien. En résulte un état de terreur, d’angoisse d’abandon, un vide total, sans lien. En résulte si ça se répète indéfiniment des états psychiques gravissimes.

- ça rencontre une fonction maternante, qui renvoie tels-quels les éléments béta (exemple : bébé pleure, maman hurle). En résulte un désarroi auquel s’ajoute celui ce l’environnement. La réponse en miroir crée une détresse et souligne une faille parentale.

- ça rencontre une fonction maternante effective : les éléments béta sont transformés par la fonction ALPHA qui transforme et renvoie à des éléments alpha détoxifiés, assimilables. Le bébé peut introjecter ces éléments alpha. De débordé, il est ainsi étayé apaisé, contenu.

La symbolisation a lieu par la mère qui contient et transforme via son appareil à penser.

Ce que le bébé expulse crée une identification projective chez la mère qui renvoie la possibilité d’une identification introjective. Ainsi se créent les mécanismes du lien, en mobilisant l’environnement. Par ce processus, l’enfant devient capable de symboliser en fonction des éléments de transformation qu’il a rencontré. Peu à peu, il intériorisera la fonction alpha, devenant de moins en moins dépendant pour symboliser.

 

Le modèle de Bion constitue un modèle de base pour le soin psychique. Dans le soin on peut retrouver cette fonction quand le patient transmet une angoisse que le thérapeute transforme. La relation thérapeutique apporte de la fonction alpha en créant un lieu d’accueil et de transformation, où le patient peut déposer et ne pas être détruit en étant contenu, où il trouvera, très progressivement, un retour transformé de ce qu’il a déposé. La personne peut transformer elle-même si ce lieu est suffisamment contenant et si la fonction alpha existe sans ajouter la violence d’une interprétation trop vite formulée.

 

Jean-Marc Talpin envisage la médiation comme l’action de revenir aux premières symbolisations, de renouer avec le sensori-moteur et sa transformation intérieure primaire. Comme disait S. Freud : "Rien ne naît de la psyché qui n’ait été dans le corps". Si l’on prend l’exemple du jeu de la bobine, où l’enfant joue sous le lit avec une bobine de fil qu’il éloigne et rapproche : l’enfant s’invente un dispositif pour symboliser l’absence et le retour de la mère. Il y a un processus primaire : le jeu avec la bobine, puis un processus secondaire ; avec les mots associés qui associent la mère.

 

Dans Jeu et réalité, D. Winnicott développe tout ce qui a été esquissé plus haut d’une autre manière. En l’absence de la mère, le bébé ressent le besoin de celle-ci. Il convoque des traces mnésiques (odeurs) et hallucine la mère. Si la mère revient, il y a rencontre de l’image hallucinée et de la vraie mère. C’est le trouver-créer : il crée la mère (ou le sein) qui magiquement existe et produit la satisfaction. Si la mère ne revient toujours pas après un moment trop long, il va y avoir clivage. L’enfant se coupe de la partie qui en lui porte l’expérience du désarroi. Seule l’attention maternelle peut alors réparer cela. C’est la qualité de la présence qui soutient le travail psychique, en appui sur l’environnement.

 

Quand l’enfant gribouille, son corps laisse des traces qu’il est amené à recevoir par son regard émerveillé. Il découvre un processus de jeu et de transformation. Le squiggle, jeu de dessin à deux inventé par Winnicott, permet d’établir un lien et une communication entre l’enfant (qui projette des fantasmes inconscients) et le thérapeute (qui y répond sans interpréter) à travers le média d’une feuille de dessin. Comme dans le gribouillage il y a découverte émerveillée d’une forme qui de la trace renvoie une symbolisation, mais en prime cette transformation dans la co-création étaye l’enfant par une présence qui s’ajoute à l’expérience du jeu. Cette forme primaire de symbolisation accompagnée permet de redevenir acteur de ce qui nous arrive, par deux processus qui se joignent dans le jeu thérapeutique : la catharsis (expulsion, évacuation, décharge des éléments béta, qui soulage temporairement) et la transformation (traitement par fonction alpha, la représentation, la mise en récit, la liaison par le tracé, le langage etc.).

 

Le travail thérapeutique permet de transformer des traces (formes brutes) en souvenirs, de déplacer la répétition en transformation. Dans la pulsion de mort et la compulsion de répétition, quelque chose se répète, non symbolisé. La thérapie met en place un dispositif permettant la transformation en symbolisation. Par exemple: une personne va mieux mais craint de s’effondrer. Elle peut se représenter l’effondrement (qui a déjà eu lieu!). En ramenant à une expérience du passé, il y a une forme de libération au présent : la possibilité d’intégrer ce qui est éprouvé. La chose fait retour mais sans détruire.

La symbolisation est une transformation par représentations successives : de traces brutes, auxquelles la conscience n’a jamais accès, en représentations de choses (images, gestes, postures...-)- puis en représentation de mots. Des traces aux images il y a symbolisation primaire et des images au langage, symbolisation secondaire. Ces deux étapes sont essentielles. La médiation consiste à proposer un dispositif pour permettre cette double symbolisation inachevée de ces restes. On peut voir dans le geste de l’autiste une stéréotypie, mais peut-être que ce geste a d’abord été une tentative de symbolisation inachevée, qui s’est enfermée dans la répétition. Il est essentiel de se méfier de la théorie face à ce que l’autre nous fait penser, qui rencontre celle-ci et peut nous faire participer négativement à une répétition, une stratégie fatale, un enfermement ou un effondrement.

 

M. Milner parle de medium malléable, évoquant ce qui se transfère du psychisme sur ou dans la matière. Des impressions sont transportées aux sens, par une substance intermédiaire, et des transferts ont lieu sur le cadre, sur le groupe, sur l’animateur, et aussi sur la matière elle-même qui renvoie une image transformée de ces impressions premières. Le medium malléable c’est à la fois le medium, mais aussi le cadre, le groupe, l’animateur. R. Roussillon distingue 5 caractéristiques, ou possibles qualités, de ce medium malléable :

- L’indestructibilité : capacité à survivre aux attaques des patients. Il peut être touché ans être détruit. Il est transformable, réversible. C’est un support projectif suffisamment neutre.

- L’extrême sensibilité : se laisse déformer avec peu d’énergie, on y explore ses résistances.

- Indéfiniment transformable tout en restant lui-même : rien ne se perd.

- Inconditionnelle disponibilité

- A une vie propre : qu’on peut lui prêter par transfert

 

Il nous appartient de penser les qualités sensibles des médiations, c’est à dire penser quelles relations à quel(s) sens pour mener quel travail de symbolisation. Ce qui va permettre la symbolisation, c’est d’abord le cadre et le dispositif, mais également les processus qui vont se développer dans ce cadre et en appui sur le dispositif. De petits changements dans le cadre, des modifications légères du dispositif pour s’adapter aux personnes sont nécessaires. Ce qui est déposé dans le cadre n’est pas symbolisé, transformé. La rencontre avec le cadre peut réactiver, heurter ou soutenir un processus. Il s’agit de lire si ça se répète, si ça active, si ça soutient… Les variations du cadre peuvent permettre de remettre en mouvement, éviter l’illusion groupale, en suscitant une petite part d’inconfort. Dans les ateliers à médiation, il y a un travail qui s’effectue dans le transfert et le contre-transfert, et sur les transferts, l’inter-transfert et le groupe.

 

Pour R. Roussillon, il y a une tension entre la contrainte à créer et le besoin de créer. La contrainte peut revêtir une dimension vitale et aussi se trouver proche de la compulsion de répétition. Le besoin de créer, comme le désir, invite à une symbolisation approfondie. Quel dispositif inventer pour les personnes? Faut-il tendre vers la sublimation (version désacralisée de la pulsion), ou penser la création comme traitement de la pulsion par le jeu ? Si chaque registre de la symbolisation fait l’objet d’un investissement pulsionnel, comment penser la pulsion dans l’élaboration du dispositif ?